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La nouvelle édition de la Correspondance Renan-Berthelot. Entretien avec Marine Riguet

Une nouvelle édition de la Correspondance entre Ernest Renan et Marcellin Berthelot vient de sortir chez Garnier, plus d’un siècle après sa première et unique publication par le soin de Berthelot, en 1898. Pour présenter ce remarquable document de l’histoire littéraire, politique et culturelle de la seconde moitié du XIXe siècle, nous nous sommes entretenus avec son éditrice scientifique, Marine Riguet.


Comment avez-vous rencontré, dans votre parcours de recherche, la correspondance entre ces deux savants, ces deux sommités intellectuelles de la Troisième République ?

Dans le cadre de mon travail de thèse, je me suis intéressée à la façon dont les critiques littéraires de la seconde moitié du XIXe siècle se sont appuyés sur les sciences et les savoirs de leur temps pour établir une nouvelle idée de la littérature. Les dialogues entre intellectuels et savants étaient alors monnaie courante, et il est difficile de comprendre ce qui se jouait dans le champ des savoirs sans considérer la fertilité de ces échanges. Le dialogue entre Renan et Berthelot est évidemment un des plus illustres. Ce qui est amusant, c’est que c’est par la Correspondance que j’ai pour ainsi dire « découvert » Renan et Berthelot, dont je n’avais jusque-là presque rien lu. J’ai tout de suite été surprise par l’écart entre la valeur (historique, littéraire, scientifique…) de cet ouvrage et son absence de diffusion aujourd’hui. Je suis d’autant plus reconnaissante à mon directeur de thèse, Didier Alexandre, de m’avoir invitée à le rééditer, que je crois que l’accessibilité de ce texte – dans une version la plus complète possible – est nécessaire à de nombreux égards.

L’édition de 1898, consultable sur Gallica, n’a jamais été rééditée. Outre l’aspect méritoire, consistant à rendre de nouveau disponible un ouvrage épuisé – et qui plus est, dans une version critique et mise à jour – quel est l’intérêt aujourd’hui d’une nouvelle édition de cette correspondance ?

À l’époque, la publication de la Correspondance est accueillie très chaudement par la critique. Il faut dire que l’amitié de Renan et Berthelot, tous deux professeurs au Collège de France et membres de l’Institut, est de notoriété publique. De fait, non seulement l’ouvrage est abondamment relayé par la presse à sa sortie, mais beaucoup de critiques littéraires à la charnière des XIXe et XXe siècles y font allusion, parmi lesquels on compte Émile Faguet [1] et Paul Bourget [2]. Il est facile de voir l’intérêt que présente une correspondance personnelle, tenue sur un demi-siècle, pour une certaine critique littéraire qui s’attache à aborder l’œuvre par la psychologie de son auteur. Renan et Berthelot s’y montrent sans fard, en commentant année après année les événements scientifiques, politiques ou intimes qui ont marqué leur vie. Mais la particularité de cette correspondance tient surtout à l’étendue d’une amitié qui ne faillit jamais, malgré les épreuves individuelles des deux hommes et les différends qui les opposent parfois. Cette « noble amitié » conçue comme « un chef-d’œuvre à deux » [3] (pour reprendre les mots de Bourget) est saluée unanimement par leurs contemporains, qui y voient la marque d’une grandeur à la fois morale et intellectuelle. Renan et Berthelot, hommes de sciences, sont aussi hommes de cœur.

Tout cela suffit à expliquer l’importante réception de la Correspondance et à justifier qu’on s’y intéresse encore aujourd’hui. Pourtant, c’est un second aspect de cet échange épistolaire qui, un siècle et demi plus tard, continue de le rendre unique : il occupe une place centrale dans le dialogue d’idées tissé entre le philologue et le chimiste, et peut-être même, plus largement, dans le XIXe siècle. Car l’amitié des deux hommes repose avant tout sur une complicité intellectuelle qui les fait partager une même soif de savoir et une même exigence pour la vérité (rappelons-nous ce « cherchons toujours », avec lequel Renan conclut sa lettre ouverte à Berthelot, comme il se placerait à sa droite pour fixer l’horizon). Leur apport mutuel, qui donnera des œuvres comme les Dialogues et fragments philosophiques et L’Avenir de la science, apparaît dans les lettres sous de multiples formes : renseignements sur l’alchimie demandés par Renan, relecture sur épreuves faite par Berthelot, causeries politico-philosophiques, conseils de méthode… En dévoilant, pour ainsi dire, l’envers du décor, la correspondance aide à retracer les influences et les enchevêtrements de pensées de Renan et de Berthelot, les étapes de leurs cheminements intellectuels, et, plus globalement, la façon dont une époque articule les différents champs de recherche pour bâtir son savoir.

Quel genre d’amitié émerge de la lecture de ces lettres ?

Renan et Berthelot tissent leur relation sur le modèle de la philia antique,  c’est-à-dire une amitié empreinte d’une estime intellectuelle profonde. C’est cette complicité, immédiatement située dans les hautes sphères de l’intellect, qui fait la particularité de leurs échanges. Une note intime de Renan, retrouvée par Daniel Langlois-Berthelot, témoigne de cette pudeur que les deux correspondants ont toujours conservée, que ce soit dans l’expression de leur affection ou de leurs griefs :

« Berthelot, jamais tutoyé, nous avons eu des rages l’un contre l’autre, sans nous en dire un mot. Objectivité absolue de Berthelot. La mienne. Insignifiance du passager, le même goût de l’éternel. Objectivité si absolue que l’aveu d’une passagère inflexion vers le frivole nous révolterait »[4].

Très vite après leur rencontre, Renan comme Berthelot formulent la certitude d’une amitié pérenne, à l’abri de tous les troubles triviaux de la vie quotidienne. Quel socle plus solide, en effet, que cette quête de vérité qu’ils s’engagent l’un et l’autre à poursuivre ? Berthelot, dans son introduction de 1898, l’affirme encore :

« …il y avait entre nous un sentiment profond, qui nous a rapprochés dès le premier jour : nous étions animés, c’est trop peu dire, enflammés par une ardeur commune et désintéressée, qui nous portait à aimer au-dessus de tout et avant tout le bien, l’art et la vérité : c’est là, c’est ce goût de choses pour elles-mêmes qui a constamment maintenu notre intimité, alors que nos carrières se développaient parallèlement, suivant des voies distinctes, que chacun de nous parcourait avec ses directions et son caractère personnel ».


Cela semble confirmer le jugement de Renan, qui décrit son amitié avec Berthelot, dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, en évoquant l’image de « deux prêtres en surplis se donnant le bras ».

Oui, la correspondance est pavée de ces preuves renouvelées de complicité, d’intelligence intime sans être familière. Tout au long de leur vie, le ton reste le même. « Aimez-moi toujours » rappelle de temps en temps Berthelot, tandis que Renan aime à signer « Votre meilleur ami ». Dès qu’ils sont séparés géographiquement, les deux hommes tiennent leur correspondance avec une assiduité qui laisse imaginer le flux continu de leurs échanges quotidiens. « Je regrette fort votre absence de Paris, déplore Berthelot le 1er juin 1850 ; il y a bien des choses que je ne puis vous dire au long dans une lettre, et relativement à la vie publique et relativement à mon propre travail. » Et le 11 juillet 1870, c’est Renan qui s’exclame : « Que n’êtes-vous ici ! Je suis tellement habitué à penser avec vous que toute impression que je n’ai pas partagée avec vous me paraît incomplète. ». Car les deux amis devisent de tout ensemble. À cet égard, leurs lettres arborent une extrême variété. Outre les nouvelles personnelles et familiales qu’ils se donnent, Renan et Berthelot discutent de société, de religion, de carrière… Les troubles et les instabilités gouvernementales de la seconde moitié du XIXe siècle (la correspondance couvre la fin de la Monarchie de Juillet, la IIe République, le Second Empire, la guerre franco-prussienne, la Commune, l’instauration mouvementée de la IIIe République, et l’épisode Boulanger) donnent lieu à de nombreux échanges sur la politique à conduire. Leurs fréquents voyages en Italie, en Suisse et en Orient sont également propices à une réflexion sur la politique extérieure et sur le rôle tenu par la France dans les guerres étrangères, qu’ils entrelacent de descriptions exotiques ou bucoliques.

Un rapport, à l’apparence, tout en accords et sans aspérités.

Pas tout à fait. La correspondance dévoile une amitié un peu moins lisse que Renan ne la décrit dans ses notes personnelles. « [N]ous rougirions presque de nous demander un service, même un conseil » déclare-t-il dans ses Souvenirs d’enfance. Pourtant, les lettres nous aident à retracer la façon dont les deux hommes ont eu le souci constant de s’épauler l’un l’autre au cours de leur carrière. À l’automne 1857, sur la demande de Renan, Berthelot n’hésite pas à jouer de ses relations pour soutenir sa candidature à la chaire d’hébreu du Collège de France. Il prend également le soin de le tempérer, à la fin de l’été 1863, lorsque Renan exprime sa détermination farouche à reconquérir sa chaire, qui a été suspendue à la suite du scandale de la Vie de Jésus. En mars 1872, c’est Berthelot qui demande à Renan la faveur de signer dans le journal des Débats une recension de son Traité de chimie organique qui vient de paraître. Cet accompagnement réciproque, loin de faire surgir une vulgarité dans leurs rapports, marque au contraire la loyauté qu’ils ont constamment cherché à maintenir l’un envers l’autre. Lorsque Renan soumet à Berthelot les épreuves d’une préface, ce dernier lui répond avec la plus grande franchise : « ce que je trouve choquant à un haut degré, c’est votre phrase de la page XXIV… », dans une lettre inédite et sans date, que j’ai estimée de 1868.

Il n’est entre eux aucune flagornerie, aucune complaisance. À tel point que certains de leurs désaccords sont dissimulés avec peine. Berthelot, par exemple, ne cache pas son irritation à l’égard du rapprochement de Renan avec Napoléon III, en particulier dans les derniers mois tumultueux du Second Empire ; s’il laisse échapper plusieurs allusions au cours des missions que Renan accepte de se faire financer par l’Empereur, sa désapprobation semble culminer lors du voyage en Norvège que Renan réalise sur le yacht du prince Jérôme Napoléon alors même que la guerre contre la Prusse se déclare. Et on ne peut s’empêcher de reconnaître l’expression a posteriori d’une sorte de reproche voilé, dans sa lettre du 9 octobre 1872 :

« Mais, je vous en prie, ne vous attachez pas trop obstinément à ces spectres césariens qui ont perdu la France. Si nous avons succombé, c’est parce que nous (je ne parle pas en mon nom personnel, bien entendu) avons abdiqué nos idées pour nous livrer à ces dictateurs égoïstes qui nous ont perdus deux fois et sont prêts à nous reperdre encore. […] Ce sont les conquêtes iniques du premier Napoléon et les prétentions iniques du troisième Napoléon qui ont soulevé les peuples contre nous ».

Autrement dit, l’honnêteté scientifique qui les caractérise, et qu’ils se fixent tous deux comme exigence morale, se retrouve avec le même soin dans leur amitié.

Pour mieux comprendre les enjeux de la nouvelle édition critique, pouvez-vous retracer le contexte historique, littéraire mais aussi biographique de la première publication, ainsi que les critères qui ont dicté les choix de son éditeur ?

Lorsque Berthelot fait paraître la correspondance chez Calmann-Lévy en 1898, c’est en toute conscience des cercles intime et académique qu’il lui faut ménager. Certes, Renan est mort en 1892, et son épouse Cornélie en 1894. Mais leurs descendants veillent consciencieusement à la postérité de l’œuvre renanienne, et Berthelot tient à garder privé tout ce qui risquerait de les compromettre ; en particulier les enfants de Renan, Ary et Noémi, qu’il a vu naître et grandir. Un échange de lettres inédites de 1897 – conservé au Musée de la Vie Romantique et publié en annexe de la nouvelle édition – révèle les tensions entre les héritiers Renan et Marcellin Berthelot autour du contrat qui accompagne la publication de la correspondance. Aussi va-t-il notamment retrancher des lettres les passages touchant au handicap d’Ary, atteint très jeune d’une tuberculose osseuse, pour qui Renan et lui-même s’inquiètent souvent. Avec un même égard, il camoufle les jugements parfois sévères que l’un et l’autre ont pu porter sur leurs contemporains : c’est ainsi que Louise Colet, croisée en Égypte, devient cette anonyme « femme auteur, qui a cherché en vain à s’accrocher à tout le monde » (22 octobre 1869) ; ou que disparaît la mention de Pierre Lafitte, ce « vieux collègue » qui manque « de précision et de compétence » (23 juillet 1892). Si toutes ces amputations apportées au moment de la première édition étaient nécessaires, elles ne le sont plus aujourd’hui. C’est pourquoi le premier but de cette nouvelle édition a été de rendre la correspondance dans son état original, le plus complet possible, en réintégrant les passages tronqués et les lettres retrouvées. Alors, nous toucherons peut-être à ce cœur authentique de l’échange épistolaire qu’Albalat, dans son article de Gil Blas du 28 février 1898, semblait attendre :

« [La] correspondance [de Renan] avec Berthelot sera curieuse, à moins qu’un choix trop délicat n’ait présidé au triage de ses lettres. Tant que M. Berthelot sera vivant, nous ne lirons pas certaines confidences intimes qui furent décisives. Les grands hommes ne sont vraiment intéressants que lorsqu’ils sont morts, parce que c’est alors seulement qu’ils commencent à vivre ».

Comment avez-vous donc réussi à établir une édition plus « authentique » de cette correspondance, en retrouvant les lettres manquantes et en rétablissant les passages expurgés ?

Cette nouvelle édition a pu voir le jour grâce à l’autorisation généreuse de Mme Rose-Mai Langlois-Berthelot et de M. Xavier Langlois qui, par l’entremise de M. Maurice Gasnier, m’ont donné accès au fonds privé de Daniel Langlois-Berthelot. C’est là qu’est encore conservée la majorité des lettres manuscrites, notes, billets, échangés entre Renan et Berthelot. D’autres lettres, écrites par Berthelot à Renan ou à sa sœur Henriette, et souvent considérées comme perdues lors de la première édition, ont également pu être retrouvées au Musée de la Vie Romantique et rétablies dans la correspondance. De façon générale, toutes les lettres publiées dans l’édition de 1898 ont été retrouvées, sauf mention contraire, chez Daniel Langlois-Berthelot.

Revue illustrée, 1902

La présente édition compte 277 lettres écrites entre 1847 et 1892, parmi lesquelles 62 lettres qui ne figuraient pas dans l’édition de 1898. 7 de ces lettres retrouvées ont depuis été publiées dans les Cent lettres de Cornélie Renan à Sophie Berthelot (1992) rassemblées par Daniel Langlois-Berthelot ; 6 autres figurent dans les cinq premiers volumes de la Correspondance générale de Renan (1995-2018) dirigée par Jean Balcou. Chaque fois que c’était le cas, je l’ai précisé en note. Pour autant, je suis systématiquement repartie des manuscrits originaux pour établir cette édition, si bien que des variantes peuvent parfois être observées par rapport aux éditions antérieures. Les 49 autres lettres retrouvées sont totalement inédites. Le recueil compte 130 lettres de Renan à Berthelot et 115 lettres de Berthelot à Renan – les lettres retrouvées de la main de Berthelot permettent ainsi de restaurer un quasi équilibre dans une correspondance qui semblait auparavant lacunaire du côté du chimiste. À celles-ci s’ajoutent 4 lettres signées à la fois par Henriette et Renan alors qu’ils voyageaient ensemble en Phénicie, et une réponse que Berthelot leur adresse ; et une correspondance parallèle écrite entre Henriette et Berthelot (12 lettres d’elle et 10 de lui entre 1858 et 1861), qui a notamment contribué à maintenir le lien quand Renan se trouvait accaparé par ses recherches archéologiques. L’édition de 1898 contenait également la première lettre de Sophie, jeune épouse de Berthelot, envoyée à Henriette le 12 juin 1861 ; je l’ai conservée, et j’y ai joint les 2 réponses successives d’Henriette en juillet et en août. Enfin, sont incluses dans cette édition 2 lettres échangées entre Cornélie et Marcellin Berthelot, toujours pendant cette mission en Phénicie, au sujet d’une lettre égarée de Renan. De façon générale, j’ai souhaité respecter la structure de la première édition, centrée sur l’échange entre les deux savants ; les correspondances parallèles qui ne participaient pas directement à ce dialogue (celle de Cornélie et Sophie, par exemple) ont volontairement été écartées. Les annexes complètent cet ensemble avec 12 lettres inédites de 1897, échangées par Ary Renan, Noémi Renan, Marcellin Berthelot et la maison Calmann-Lévy, au sujet de l’accord financier établi pour la première édition de la correspondance.

À la lumière de ce nouvel ensemble formé avec les documents retrouvés et rétablis, quel regard portez-vous sur l’édition de Berthelot de 1898 ?

Incontestablement, les coupures apportées par Berthelot obéissent pour une bonne part à un souci éditorial : il veille à gommer les répétitions, à reformuler les expressions maladroites, à apporter sous la forme d’incises les informations primordiales qui manqueraient au lecteur, ou au contraire à lui épargner des détails pratiques et logistiques qu’il juge sans intérêt. Les retranchements qu’il opère dans les lettres de Renan trahissent son désir de respecter la mémoire et l’intimité d’un homme dont la plume ne fut jamais complaisante, y compris à l’égard de ses proches. Ainsi retrouve-t-on des jugements de Renan sur ses semblables qui ne manquent pas de piquant, et que Berthelot a atténués dans la première édition par délicatesse, tels que : « M. Gladstone, [individualité biscornue, qui finira par la folie et] n’a plus d’avenir » (5 avril 1880), ou « Comprend-on qu’un parti donne à [un misérable comme Kératry, à un charlatan comme Raspail] le droit de les engager ? » (1er novembre 1869), ou encore, au sujet du secrétaire de Sainte-Beuve, « C’est un brave garçon [d’une étourderie toute méridionale, capable de toutes les folies, mais nullement méchant] » (28 mai 1861). Il est intéressant de noter, d’ailleurs, que Berthelot modère davantage les jugements de Renan que les siens, dont il se contente généralement de camoufler le nom, comme ici : « B[eulé] redouble ses intrigues : ce personnage me déplaît extrêmement » (4 décembre 1864), ou « M. [Tarbé], du [Gaulois] désagréable et cynique figure » (22 octobre 1869).

Le deuxième type de coupures fréquentes touche à la sphère médicale. Là aussi, très certainement par pudeur, Berthelot prend soin de retrancher les descriptions détaillées des états de santé des uns et des autres. Mais c’est le fils de Renan qui reçoit son attention la plus grande : toutes les allusions à son handicap, qu’elles aient été faites par l’un ou l’autre des correspondants, sont scrupuleusement supprimées des lettres, ce qui se conçoit d’autant mieux qu’Ary se trouve, en 1898, au sommet de sa carrière de peintre. Le rétablissement de ces passages dévoile aujourd’hui toute l’inquiétude du père que fut aussi Renan, comme dans ces lignes, absentes de la première édition :

« Enfin, une personne qui ne verrait [Ary] qu’extérieurement ne se douterait pas de son mal. Quant au nœud de la colonne vertébrale, c’est ici qu’est toute notre anxiété. Il a changé de caractère ; il est moins aigu, moins proéminent, mais plus allongé, plus considérable en un sens. Je suis avec une terreur douloureuse le développement de cette organisation évidemment irrégulière, mais à laquelle à coup sûr ne manque que le ressort » (4 août 1863) .

Avec ses propres lettres, Berthelot prend un peu plus de liberté. Il procède à des reformulations plus fréquentes, et surtout à des coupures, dont le seul motif semble être l’atténuation de certains traits trop saillants de son caractère ; en particulier, de son anxiété, qui se manifeste jusque dans la préparation de ses voyages. Le départ pour la Syrie, qu’il envisage de faire à la fin de l’année 1860 pour aller rejoindre son ami, en est un exemple frappant. Parmi les passages qui ont été retranchés se trouve, dans la lettre du 15 novembre 1860, une longue énumération de questions que Berthelot écrit à Renan afin d’anticiper toutes les conditions de ce voyage – auquel il finit d’ailleurs par renoncer. C’est encore cette sensibilité anxieuse qu’il camoufle, lorsqu’il supprime certains reproches répétés d’ami délaissé :

Renan dans son cabinet de travail du Collège de France. (Anonyme, Musée de la Vie Romantique. Paris-Musées CC 0).

«Mais vous gardez toujours un silence banal à mon égard sur ce que vous faites et ce que vous espérez. Je finirai de mon côté par ne plus vous écrire. Car pourquoi entretenir une correspondance dont je fais à peu près seul tous les frais ? » (11 janvier 1861).

S’il veille donc à ménager son ethos au moment d’établir son édition, il ne procède cependant qu’à des allégements mineurs, sans jamais chercher à déguiser le fond. Ce n’est pas un nouveau Berthelot qui nous apparaît aujourd’hui, mais un homme cédant davantage encore à l’expression de ses émotions. De la même façon, certaines lettres qui n’avaient pas été incluses en 1898 laissent voir les désaccords qui ont pu l’opposer à Renan, en particulier lorsque ce dernier était administrateur du Collège de France, comme cette lettre – assez savoureuse – du 9 mars 1892 dont voici un extrait :

« Je regrette que vous vous soyez donné la peine de me faire écrire à l’occasion d’une Commission convoquée au Collège de France pour le dimanche 13 mars. C’est la première fois de ma vie, depuis quarante ans, que je vois une Commission convoquée le dimanche […]. Laissez-nous, de grâce, notre liberté des Commissions ».

On peut dire que vous avez restitué un dialogue plus riche et complet entre les deux savants.

Les passages rétablis de la présente édition livrent une correspondance aux inflexions plus vives et, de ce fait, plus équilibrée qu’elle ne le paraissait auparavant. Lorsque la première édition paraît, nombre de leurs contemporains soulignent l’image d’un Renan négligent, voire indifférent dans la séparation, et d’un Berthelot souvent frappé d’amertume. Or, l’état actuel de la correspondance permet de nuancer quelque peu ces impressions. Certes, Renan se trouve souvent accaparé par ses missions, en particulier en Phénicie, ce qui rend alors ses réponses irrégulières et certainement trop rares eu égard à l’intimité qui le lie à Berthelot. Pour autant, pris dans leur globalité, les échanges entre les deux hommes s’équilibrent. Ce constat est d’abord d’ordre factuel, puisqu’au regard du nombre de lettres écrites et de leurs dates, Renan apparaît comme un épistolier tout aussi assidu que son ami. Mais on peut également relever dans ses lettres l’insistance avec laquelle il invite Berthelot à le rejoindre dans la plupart de ses déplacements, notamment à Rosmapamon tous les ans, et sa déception chaque fois que celui-ci décline. « Peste soit de votre congrès de Briggs, qui coïncide si mal avec notre itinéraire » (18 août 1880) rage-t-il quand Berthelot, retenu en Suisse, renonce en août 1880 à leurs retrouvailles. Ou encore, dans cette lettre retrouvée du 10 septembre 1887 : « Votre lettre, cher ami, nous a désolés. Nous avions compté sur vous, et voilà nos vacances privées de ce qui devait en faire la principale joie. » C’est, en somme, une correspondance plus riche en variations et nuances qui s’offre à nous aujourd’hui ; celle d’une amitié authentique, réciproque et fidèle, qui se déploie avec d’autant plus de force que Renan et Berthelot, à travers leur extrême complicité comme leurs ponctuels différends, se témoignent pendant un demi-siècle un respect et une franchise égale.

Une dernière question qui a toujours fait l’objet de petites discussions entre renaniens : quelle orthographe avez-vous adopté pour le prénom de Berthelot ?

J’ai choisi de conserver l’orthographe du prénom « Marcellin » en suivant l’usage de Berthelot, et ce en dépit de la pratique actuelle qui privilégie l’orthographe « Marcelin ». Il faut rappeler que la seconde orthographe, conforme à celle de son acte de naissance, résulte d’une coquille commise lors de son inscription sur les registres de l’état civil. Au cours de sa vie, Berthelot a toutefois adopté l’orthographe au double « l », et c’est sous cette forme qu’on le retrouve écrit sur les lettres, que ce soit en signature par Berthelot lui-même ou en adresse par Renan. C’est également avec l’orthographe de « Marcellin » qu’il fait paraître la correspondance en 1898 – « Marcelin » étant manifestement réservé, sous sa plume, aux signatures officielles.

Propos recueillis par Domenico Paone


[1] Émile Faguet, « Correspondance de M. Renan », in Propos littéraires : troisième série (Paris, Société française d’imprimerie et de librairie, 1905).

[2] Paul Bourget, « La Correspondance de Renan et Berthelot », in Essais de psychologie contemporaine, t. I (Paris, Plon, 1912).

[3]Ibid., p. 110.

[4] Cité par Daniel Langlois-Berthelot, Marcelin Berthelot. Un Savant engagé, Paris, J.-C. Lattès, 2000, p. 147.